Extrait Online

THÉÂTRE

Samuel DUVAL

10/16/20245 min read

Le contenu de mon article

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

Ça fait combien de siècles qu’on demande ça et qu’on répond toujours pareil ? Je me souviens de mon premier boulot, mon chef demandait ça tous les soir. Je passais ma journée à coller des étiquettes sur des culs de poulet. J’en ai vu des culs de poulets, rien qu’à la couleur je pouvais te dire quelle marque c’était. C’est le genre de boulot ça t’apporte rien. C’est chiant, c’est redondant, et en sortant tu es aussi conne qu’avant.

Avec les collègues, on allait boire une bière après. C’était le seul moment cool de la journée. C’était tellement cool que la bière du soir et devenu aussi une bière du matin, du midi, de l’après-midi et puis de toute la journée.

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

J’étais bourrée toute la journée et ça commençait à se voir. J’arrivais à la bourre, enfin.. quand je venais, et quand j’y étais... je foutais pas grand chose. Mon patron il m’a convoquée et il a pas fallu longtemps avant qu’il me foute un coup de pied au cul, mais faut avouer que je l’avais bien mérité. J’ai tapé un scandale en partant, je sais pas pourquoi j’ai fait ça, mais je l’ai fait. Je buvais toute la journée, mais toute seule ça avait plus grand intérêt. C’était plus vraiment cool, mais je le faisais...par habitude. J’ai demandé de la thune à ma mère, mais elle m’a dit de me débrouiller. Un soir je suis sorti et un mec est venu me parler. Tu fais toujours semblant de pas savoir ce qu’ils veulent, mais tu sais toujours pourquoi ils viennent t’aborder. Tu as pas de doutes, ça se lit dans leurs yeux. T’es une proie facile pour eux. Le mec était insistant. Je lui ai dit que j’étais pas intéressée, mais il a senti que je pouvais craquer, alors il a sorti les billets et... j’avais vraiment besoin de thunes. Tu dis que c’est pour une fois, mais tu sais au fond de toi que tu le refera, parce que c’est de l’argent rapide. Alors je l’ai refait. Encore et encore.

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

Les mecs te demandent ça dans les soirées alors qu’ils s’en foutent. Ils s’en foutent de savoir ce que tu ressens, tout ce qui les intéresse c’est eux. Quand tu te retrouves à t’éclater les genoux dans un parking entre deux bagnoles, tu crois que ça les intéresse si tu vas bien. Ils faisaient des trucs avec mon corps, je pensais même pas en être capable. Au bout d’un moment la douleur physique et psychologique est tellement forte, que tu peux prendre toute la vodka du monde ça te soulage plus. Alors tu prends des trucs. Au moment où tu le fais tu te dis que tu vas y penser en mode “ouais là quand même je passe un cap, c’est de la drogue faut pas le faire”, mais en fait tu réfléchis à rien. On te passe une pilule, tu la prends, on t’explique vaguement ce que ça fait et puis c’est tout. Tu réfléchis à rien.

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

Je me suis réveillée dans un lit d’hôpital avec une blouse qui cache pas grand chose et des menottes. C’était pas la première fois qu’on me mettait des menottes, mais là les médecins y prenaient aucun plaisir. Puis les flics ont débarqués, savoir si j’étais dans un réseau, qui j’avais fréquenté, où j’allais. C’est pas que je voulais pas leur répondre, c’est que je me souvenais de rien. Toute cette période c’est juste de flashs qui me hantent, alors j’essaie de pas m’en souvenir. Encore maintenant. Ils sont partis et m’ont laissée tranquille, ils pouvaient pas grand chose pour moi.

Puis le médecin est venu me voir. Un psy je crois. On a parlé de longues heures et il m’a fait comprendre qu’entre mes cuisses tout était mort. Je sais pas si je voulais avoir des mioches mais quand on dit que tu peux pas en avoir, c’est comme si on t’enlevait un truc. Dans les livres on définit toujours la femme comme une personne qui peut accoucher, comme si y’avait que ça d’important. On est juste des grosses bonbonnes pour faire naitre des bébés moches. Je me sentais plus femme. Je me sentais plus rien à vrai dire.

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

Un jour j’ai vu le chat de mon voisin tomber du 15ème. Je sais pas comment il est tombé, je l’ai juste vu s’aplatir au sol et je me suis dit que lui au moins il était tranquille et qu’il emmerdait plus personne. Quand je regardais par la fenêtre je pensais au chat. Quand je regardais la route je pensais au chat. Quand je regardais les rails du métro, je pensais au chat. Quand je me suis brûlé au fer à repasser, je pensais au chat. Quand j’ai commencé à me taillader, je pensais au chat. Et quand je pensais au chat, je me sentais vivante.

Je mangeais plus, je dormais plus et j’errais dans les rues. Un jour je me suis écroulée, on m’a amenée à l’hosto et ils ont appelés ma mère. Ça faisait des mois que je l’avais pas vue. Elle a juste dit qu’elle avait pas le temps de s’occuper de moi, alors elle m’a foutue dans un centre de désintox.

Est-ce que je vais bien ? Oui je vais bien.

Dans le centre, on passe son temps à parler. Tu parles avec la psy, tu parles avec les autres tarées comme toi, tu parles avec les aides-soignantes et on te fait faire de l’art thérapie. Ecrire, faire de la couture, danser, chanter, faire de la musique et peindre. Au centre il disait que j’étais bonne pour ça et j’adorais faire ça : peindre. Je savais qu’en me barrant de là, j’allais faire ça, me faire connaitre sur Insta avec mes dessins, les vendre, me faire du pognon et j’oublierais tout le reste. J’étais convaincue que ça marcherait. J’étais convaincue parce que je peignais depuis que j’étais toute petite. C’était mon père qui m’avait appris. Lui il faisait des trucs de dingue. Mais la vie elle voulait plus de lui. Cancer. Ma mère, à sa mort, elle a tout bazardé en disant qu’elle voulait plus se souvenir de lui. J’ai juste gardé un truc de lui, là le tableau derrière. T’as vu comme il est beau ?

Tu sais mon père il m’a jamais demandé comment ça allait, il le savait. Dès qu’il me voyait il le savait. C’était son super pouvoir de papa et... j’adorais ça. C’est la seule personne que j’ai aimé. Peindre c’est ma façon à moi de lui dire que je l’aime toujours.

Est-ce que je vais bien ? Est-ce que je vais bien ? Est-ce que je vais bien ?

Ne me demande pas si je vais bien. Ne me demande plus JA-MAIS si je vais bien.

Regarde mes yeux bouffis, regarde mes cheveux cramés, regarde ma peau pourrie, regarde mon corps couleur du ciel, regarde mes manches tachées de sang et tu seras si je vais bien.