les génies vibrent au son de la Macarena
ECRITS
11/1/20254 min read
Une machine émergeait du sol et emplissait cette cave pourtant immense.
Des câbles plongeaient dans les cavités, des fils partaient du plafond pour s’accrocher dans les murs décrépis, des lumières clignotaient en rythme. Des rouages invisibles, cachaient par des plaques de métal, à l’odeur de fer rouillé, faisaient vibrer l’air.
A côté de moi, Mélanie souriait dans une salopette grise tachée d’huile, de colle et de café.
— ça y est, je l’ai finie.
— Et c’est quoi ?
Mélanie était une surdouée. Bac en poche à treize ans, entra au MIT l’année suivante, pour le quitter aussi tôt, parce que ‘c’est ennuyant’ d’après ses mots. Elle révolutionna l’aérospatiale avec un moteur à plasma hélicoïdal, la physique quantique, le biomédical et l’agroalimentaire avec un protocole de culture cellulaire qu’elle fit breveter. Elle m’expliquait la loi des cordes, l’accélération par courbure, le réacteur à confinement toroïdal, le paradoxe de Klein, le sérum de modulation synaptique, les capsules vectorielles ou bien la culture cellulaire polymorphe. Dans l’ensemble, je ne comprenais rien, mais j’adorais écouter la poésie savante de ses mots et sentir sa passion embraser l’air. A vingt-cinq ans, elle devenait l’une des cinq femmes les plus influentes du monde. Les journaux la surnommaient “L’Einstein moderne”. A vingt-six ans, Mélanie vendit la plupart de ses biens, disparue des radars et quitta la scène publique. Trois jours après, elle m’annonça qu’elle préparait le projet de sa vie. Dix ans plus tard, elle me le présentait enfin dans ce sous-sol humide.
— C’est un isolateur positronique neuronale à double flux.
— Et en français ? Elle leva les yeux.
— Tu vois le film Dans la peau de John Malkovich ?
— Vaguement.
— Un peu pareil…mais pour de vrai.
L’isolateur calcule les variations des flux neuronaux de la personne à laquelle tu veux prendre le contrôle, puis elle adapte les tiens pour qu’ils soient exactement les mêmes que les siens, ce qui fait que les deux esprits ne font plus qu’un et sont connectés l’un à l’autre. L’isolateur amplifie mes connexions ce qui fait que j’ai la supériorité sur le sien. Tu comprends. Je la fixais.
— Absolument pas.
— Moi dans tête de quelqu’un, lui marionnette, moi marionnettiste, se moqua-t-elle de moi.
— N’importe qui ?
— Oui, me répondit Mélanie bien trop enthousiaste, tout le monde, mais il y a juste une règle: Ne pas tuer la cible, sinon ton cerveau grille en même temps que toi vu que les flux neuronaux sont liés. C’est logique. Tu veux essayer ? Je connaissais Mélanie depuis notre enfance. Nous étions voisins, mais il faut avouer que nous n’avions pas les mêmes centres d’intérêts. Petite, elle essayait de construire une fusée sur la lune dans le jardin de mes parents qui s’écrasa 500 mètres plus loin. Elle avait sept ans. Elle se contenta d’un : “Je n’ai pas le bon matériel”. J’observais la machine. La capsule métallique truffée d’électrodes, digne du téléporteur de La Mouche, ne m’inspirait guère confiance. — Non, tu devrais y aller la première et si tu pouvais sauver le monde au passage.
— Déjà essayait. C’est chiant, j’ai mieux, répondit-elle avec malice. Elle me sauta dans les bras, m’embrassa sur la joue, tira sur un levier et entra dans la cabine qui se referma derrière elle. La grotte vrombit au démarrage de la machine. Je reculais et m’appuya sur un mur. Quelques minutes plus tard, Mélanie, les cheveux en bataille et les yeux brulant d’excitation : haletante, elle riait.
— Alors ? demandai-je. Elle cligna de l’œil.
— Tu verras demain.
Elle me proposa de prendre sa place. Je refusais poliment de prendre sa place, ma peur et ma raison prenant le pas sur mon envie. Je la laissai à ses tests. Je traversais les rues, dans cette soirée encore chaude, perdu dans mes pensées. Voir Mélanie me perturbait à chaque fois. Elle avait l'intellect, l’argent et les contacts pour changer le monde...mais elle n’en faisait rien. Nous avions eu cette discussion des dizaines de fois, mais elle sortait toujours le même argument : “L’univers doit se changer lui-même, ce n’est pas à moi de le faire. L’humanité ne doit pas compter sur un sauveur.” puis elle éclatait de rire. Elle me donnait l’impression de fuir ses responsabilités, de tout faire pour ne pas accepter tout son potentiel. Sa façon d’être ne pouvait être comprise : Parfois elle paraissait plus âgée que tous les savants, parfois elle ressemblait à la jeune fille avec qui je jouais aux Lego et dansait sur le son de la Macarena dans ma chambre. Le lendemain à huit heures du matin, mon écran de notification holographique s’alluma au-dessus de mon lit avec les mêmes informations en boucle : Qu’est-il arrivé aux présidents du monde ? Je me frottai les yeux, et ouvrit un fil d’actualités : “Hier soir, lors d’une conférence officielle à la Maison-Blanche, le président américain a retiré ses vêtements, jusqu’à se retrouver nu, avant de se positionner devant son pupitre. Il a ensuite effectué une Macarena, la danse des années 90. Quelques heures plus tard, le président russe a suivi son homonyme américain. Puis les présidents allemand, espagnol, italien, brésilien, français et anglais. Personne ne comprend ce qu’il s’est passé, chaque président a précisé qu’il ne se souvenait de rien. Des centaines de théories sont apparues se sur le net : hackers, IA, drogue, extraterrestre, blague présidentielle. Un hastag est ressorti de tout ça #MacarenaDay.” Je m’assis sur le rebord de mon lit, et lâchai un soupir :
— Dire qu’elle pourrait sauver le monde. Mais non. Elle a choisi la Macarena.